Paroles Futuniennes Traduction Ecrite
Traduction de l'interview de M. VAITANAKI Alefosio
Alagi Taoa, Royaume d’Alo, FUTUNA.
Bonjour Alefosio, je voudrais savoir comment était la vie à Futuna durant ton enfance ?
Dans mon enfance nous vivions misérablement. Mes parents se nommaient Logotasi et Aloisio.
Lorsque je rentrai de l’école de Mauga de Kolopelu, ce qui m’attendait pour le repas de midi était soit, du fruit à pain, soit du songe. Parfois il y avait un four mais la plupart du temps il fallait se contenter de cette nourriture.
Nous n’avions bien sûr pas le choix, c’était notre seul repas, la viande était très rare.
Après ce maigre repas nous retournions à l’école. Ainsi se passait mon enfance, et cela recommençait tous les jours.
Jusqu'à l’époque de ma communion, je n’ai pas connu de petite boutique ou de magasin. Il y avait vraiment très peu d’argent sur l’île. Les 100 CFP de l’époque seraient l’équivalent de 1000 CFP aujourd’hui.
Avec 100 CFP nous pouvions avoir beaucoup de marchandises dans la première boutique de l’île tenue par un papalagi à Sigave, la boutique de Mr Bélou.
Pour aller faire des courses à Sigave, ce n’était pas évident, puisque le seul moyen était la marche.
Il n’y avait bien sûr aucune voiture à l’époque. Mais nous étions courageux. Nous faisions Alo/Sigave aller retour à pied, c’est à dire plusieurs kilomètres et ça ne posait pas de problème.
Après ma deuxième communion, tous les jeunes garçons et filles étaient en internat à Kolopelu. Nous nous rendions chez les parents à Tuatafa que de temps en temps.
A cette époque j’avais 14 ans. Actuellement j’ai 70 ans. Je suis né en 1933. Ah non je m’excuse j’ai 75 ans actuellement.
Comment as- tu vécu à l’époque de la seconde guerre mondiale ?
Comment vivaient les gens sur le territoire ?
Tu sais,…. je n’ai plus trop de souvenir de cette époque, je n’avais qu’une dizaine d’années. Nous savions qu’il y avait une grande guerre mondiale et les conditions de vie étaient de plus en plus misérables. Bananes, fruit à pain, taro…on se nourrissait de ce que la nature pouvait nous offrir.
Pendant la guerre, cela me revient maintenant, il n’y avait plus de bateau pour ravitailler l’île. Nous sommes restés isolés pendant presque une année. Il n’y avait plus aucun lien vers le monde extérieur. Il fallait se débrouiller avec le peu de moyens que l’on avait.
Quelles étaient les traditions vestimentaires de l’époque ?
Notre mère nous habillait avec un paréo de tapa, mais ce paréo de tapa était réservé pour la messe du dimanche. Pour les travaux quotidiens et le reste de la semaine, nos parents récupéraient des sacs de farine vides en toile de jute dans le magasin de Mr Bélou. Ces sacs cousus bout à bout par nos mamans nous confectionnaient des paréos. Les garçons n’avaient pas de tee shirt, car les tissus très colorés de manou tels qu’on les voit aujourd’hui n’existaient pas.
Tu as été chef de village de Taoa. Peux tu nous parler de cette période de ta vie ?
Effectivement j’étais Tiafoi à l’age de 48 ans. J’ai gardé ce titre pendant 3 ans. Au bout de la troisième année j’ai décidé de demissioner de cette charge coutumière.
Quelles étaient tes taches et ton rôle de Tiafoi à l’époque ?
Le Tiafoi avait et a toujours aujourd’hui les mêmes fonctions. Réunions avec les administrations et autorités de l’Etat. Je me chargeais d’en faire part au Sagogo qui à son tour se chargeait de diffuser les informations aux autres chefs de villages d’Alo, pour les transmettre à la population.
Tu avais une rémunération pour cette fonction ?
Oui bien sûr. Je touchais environ 10000 CFP. Au bout de 3 ans, lorsque j’ai démissionné je touchais 30000 CFP. Aujourd’hui je ne sais pas combien touche le Tiafoi.
Est ce que cette fonction coutumière t’a permis de voyager ?
J’ai fait mon plus grand et long voyage jusque en métropole. A l’époque c’était la première fois qu’un Tiafoi se déplaçait en France, je fus l’un des premiers chef de Futuna à se rendre en France.
Quelles ont été tes impressions sur la France ?
Je me suis rendu en France dans les années 70, en septembre. J’y suis resté deux semaines, à Paris.
J’étais avec Mokoi, un chef de Wallis, plus des conseillers territoriaux, mais j’étais le seul de Futuna.
Lorsque nous sommes arrivés en France je pensais être dans un autre monde. Pourtant il y avait bien de la terre sur le sol.
Bien sûr les bâtiments étaient immenses, et le peu d’arbre visible me donnait le tournis. Ce qui m’a impressionné aussi c’est l’aspect très propre de la France.
Dans ta jeunesse comment étaient les relations entre les filles et les garçons ?
Lorsque j’étais jeune, il était hors de question qu’un garçon et une fille se rencontrent ailleurs que dans le falé de la jeune fille. Les garçons devaient obligatoirement demander l’autorisation au père de la fille avec laquelle ils voulaient discuter. Il n’y avait pas de petite fête pour se rencontrer les uns les autres. Le garçon devait se rendre chez les parents de la fille qu’il voulait rencontrer. Ces discussions n’étaient tolérées que le soir, après la journée de travail. Ce que l’on appelle les « lafi » ne pouvaient se dérouler que le soir.
Lorsqu’un garçon voulait discuter avec une fille, il se faisait accompagner par un groupe de musiciens, des camarades, pour animer la soirée de chants et accords de guitare. Tout cela bien évidemment sous la surveillance étroite des parents de la fille et plus particulièrement la mère, car le père était souvent au tauasu.
Tu as rencontré ta femme de cette manière là ?
Oui, puis le mariage a été conclu, elle s’appelait Atonia. Par la suite nous avons eu 8 enfants, 4 garçons et 4 filles.
Comment faisiez vous tous les deux pour subvenir aux besoins de la famille ?
La mère de ma femme faisait office d’infirmière et de sage femme au dispensaire d’ Ono, juste à côté de l’actuel Falé 2000 (lieu de réunion coutumière royale), donc sa petite paye permettait de faire vivre toute la famille. A ce moment là, nous étions considérés comme des gens aisés. Ma belle mère a fait accoucher ma femme de tous nos enfants, directement au falé. Accoucher au dispensaire n’était pas encore dans les habitudes car il aurait fallu y aller à pieds. C’était plutôt l’accoucheuse qui se déplaçait.
Où habitiez vous à ce moment là ?
On a commencé par habiter avec les parents de ma femme à Gutuvai. Plus tard nous sommes allés habiter chez mes parents car ils devenaient vieux et il fallait s’en occuper. Ce n’est qu’après leur décès que nous avons déménagé à Tuatafa. Tu sais, on allait à pieds jusqu'à la rivière de Vainifao en passant par la mer car il n’y avait pas encore de route intérieure. Là bas on pouvait attendre la voiture de Sepe Brial qui a été le premier à en avoir une sur l’île.
De Vainifao, il nous emmenait de l’autre coté de l’île jusqu'à Tuatafa.
Cependant avant l’arrivée de cette voiture, nous faisions le trajet à pied par les montagnes en passant par le sentier du Mont Puke qui redescend ensuite sur l’autre versant de l’île. Nous partions de Taoa vers Tuatafa le dimanche après midi, beaucoup de jeunes couples faisaient le trajet, cela semblait comme un pèlerinage tous les dimanches après midi. On portait de lourds paniers avec des taros, des cocos ou des ignames. Ce moment de ma vie m’a beaucoup marqué. Nous passions la semaine à Tuatafa et le samedi et dimanche à Taoa, pour la simple raison qu’il ne fallait pas rater la messe. A l’époque on nous obligeait à aller à la messe, celui qui n’y était présent se voyait affubler d’une amande à payer au village.
Comment vois-tu dans l’avenir l’évolution de Futuna ?
L’île doit continuer à se développer et ne pas faire marche arrière par rapport au progrès. Je ne souhaite pas que mes petits enfants et mes arrières petits enfants revivent ce que j’ai vécu avec mes parents. Mais il faut faire attention au gaspillage. Moi qui ai vécu dans des condition très modestes étant enfant, je suis effaré de voir le gaspillage d’aujourd’hui tant au niveau de la nourriture qu’au niveau des biens matériel : tissus, voiture… et naturel : eau, sable.
Quelle est la signification des tatouages qui parsèment tes bras ?
Avec le fruit du tuitui que l’on mélangeait avec le koka, on obtient comme de l’encre. Avec une aiguille à coudre ou plus souvent une épine de citronnier on se tatouait les noms et prénoms des proches, la famille, les amis, les copines !
Ce n’était pas dans la mentalité de se faire tatouer autre chose que cela.
Peux tu nous parler de la grande époque du coprah des années 60/70?
Le coprah a permis de gagner un peu d’argent et de faire des courses plus régulièrement. C’était une tache très difficile, dans la mesure où dans un premier temps toutes les semaines il fallait confectionner un « lit » de bois sur lequel on mettait les cocos secs pour les fumer.
Une fois qu’ils étaient fumés, on les mettait dans des sacs. Ensuite nous attendions le passage de Vaka, un papalagi, toujours accompagné d’un futunien nommé Alone. Ils venaient peser les sacs et les récupérer à Tuatafa. Nous étions payé en bons d’achats que nous pouvions échanger contre de la marchandise dans le magasin de Sigave. Je me rappelle qu’un bon travailleur pouvait gagner jusqu'à six bons d’achats. On allait changer nos bons au magasin à tour de rôle par village. Chaque jour un village. Le lundi Taoa, le mardi Malae, le mercredi Ono, etc…
Le kilo de coprah équivalait à environ 500 CFP, puis la demande fut plus importante et le prix a augmenté jusqu'à 1000 CFP le kilo à la fin. Le coprah a changé de façon marquante la vie quotidienne des futuniens. Cela a permis d’acheter du café, du sucre en poudre, des boites de corned beef et de sardines, des produits que l’on avait pas les moyens d’acheter avant et qui étaient extrêmement rares. Pour nous les nourritures en conserve représentaient un repas de luxe.
Puis un jour sans crier gare, plus personne n’est venu pour peser, et récupérer le coprah. Ce fut la fin de cette époque.
Veux tu rajouter quelque chose pour conclure ?
Je demande aux jeunes de continuer le développement de l’île tout en conservant la coutume. Il faut trouver l’équilibre entre la modernité, le progrès sans que cela nuise à nos habitudes coutumières ancestrales. Voilà le défi de Futuna pour demain.
Je voudrai vous remercier de l’intérêt que vous portez à ma vie, je m’excuse pour mes défauts de mémoires, j’entremêle un peu les époques. Malheureusement je me fais vieux et je dois m’y faire.
Merci encore à tous les deux.