Le Squale du Matin
Alofi.
Après une nuit un peu courte et fraîche, j’attendais patiemment que le soleil pointe le bout de son nez pour me lever, boire un café au terrifiant goût fumé de l’eau chauffée sur le feu. Encore dans les brumes aurorales je me dis que la journée va être calme et qu’après le café je me glisserai de nouveau sous la tente pour un roupillon réparateur d’environ une heure, quand tout à coup j’entends des cris.
- Un requin, il y a un requin dans le filet !
Un requin ? Encore une blague de gamin. Reste au fond de la tente.
- Ah Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ! Là je le vois ! Il est dans le filet
Alors là je me dis que non ce ne peut être une blague. Ni une ni deux, mu par une espèce d’instinct électrique je sors de la tente, prends masque, tuba, fusil harpon et me dirige en direction des cris alarmants.
Arrivé au bord de l’eau avec Carlos et Mireille (les amis à qui appartient le filet) je me dis que si je ne plonge pas, je le regretterai toute ma vie.
Ma vie qui va peut être s’arrêter dans cinq minutes entre les dents d’un squale affamé et énervé.
Avant que mon corps ne sombre dans les eaux troubles du matin frais, mon fils arrive à me glisser à l’oreille, tout fébrile :
- Attention, papa, de pas te faire mordre par le requin…
Mais déjà je suis sous l’eau.
Nous y sommes tous les trois avec Carlos et Mireille et plus rien d’autre n’existe, mis à part ce squale que je n’ai pas encore aperçu.
Quelques brasses prudentes en suivant le filet, tension du harpon. Le cœur à 120.
Tout à coup il est là !
Un requin marteau !
Je suis totalement réveillé.
Il est déjà bien prit dans le filet, mais d’une vigueur impressionnante. Je recule un peu surprit par son gymkhana pour tenter de se libérer des mailles de nylon qui l’énervent de plus en plus. Il vient d’arriver, n’est pas fatigué, comme après plusieurs heures prit dans un piège. Il a ingurgité une demi carangue prise quelque temps avant probablement.
Il n’est pas très gros, mais en même temps aucun de nous n’est un pro de la pêche et c’est la première fois que nous sommes confrontés à ce genre de bestiole, en tous cas, vivante.
Je vise, je tire.
La flèche pénètre la tête simplement de 3 ou 4 centimètres.
La blessure le rend encore plus nerveux, il se débat dans tous les sens. Je m’approche prudemment pour récupérer la flèche et tenter un deuxième tir. On ne joue pas. A tout moment il peut se défaire, se rabattre sur nous à cause du courant, attraper une main ou un pied imprudent.
Et puis…s’il n’était pas seul ?
Il commence à saigner, on garde toujours à l’esprit que les requins ont un fin odorat. Autour de nous ça grouille déjà de poissons curieux et affolés. Chacun veut sa part.
Je réarme l’harpon.
Le cœur à 160.
Vise. Tire.
La flèche pénètre la tête une fois de plus, le sang se répand, abondant.
Je retire la flèche de son corps affaibli, mais elle reste coincée dans le filet, il faudrait trop m’approcher de sa gueule pour la retirer entièrement. Nous décidons de sortir le filet pour terminer notre « sale besogne » à l’extérieur. Rester dans l’eau, peut devenir dangereux et totalement incontrôlable pour nous.
Le filet retiré, le coup de grâce sera porté à l’extérieur.
On vous épargne les détails.
Le plus dur reste a démêler le filet, qui par ailleurs a été coupé de haut en bas…probablement par un requin bien plus gros que celui que nous avons sorti.
La bête, une fois vidée sera découpée puis mis dans la glacière pour une future dégustation.
L’opération de vidage a été exécutée par Stéphanie prof de SVT (Sciences et Vie de la Terre) le tout accompagné d’une description anatomique de l’animal.
Photos « gore » sur demande uniquement.
Il est maintenant 7 heures du matin.
Le café au goût de fumée, on le boit volontiers.
Alofi.
Calme et Volupté.
Les images:

Vite, improviser une stratégie.

On sort la bête.


Au moins huit kilos.

De quoi faire un bon repas.
Les impressions de Mireille:
Un an et demi que nous sommes à Futuna et jusqu’à présent, mieux valait compter sur les congélateurs des « grandes surfaces » locales pour manger du poisson. Alors là, quand réveillée par un cri du cœur « Un requin ! !», ni une, ni deux, je sors de la tente, attrape PMT ( palmes, masque et tuba) et fonce au filet posé la veille.
On ne va pas râter une pareille occasion. En plus, ça fait du bien au moral de se dire que nous aussi on arrive à attraper du poisson.
Les détails, vous les connaissez.
Mais face au danger possible, les instincts reviennent à grand pas.
A peine avons nous longé le filet qu’on aperçoit la bête hargneuse qui exécute un balai dans les mailles qui se resserrent un peu plus à chaque coup de queue.
Manu, seul armé, commence à s’en occuper avec son fusil harpon.
Nous suivons le filet jusqu’au bout pour voir s’il y a autre chose.
C’est alors que l’on se rend compte que le filet a été sectionné net de haut en bas, et que 10 mètres de filet pendent un peu plus loin, attachés à la bouée que nous avions pris soin de mettre au bout afin de signaler le filet aux éventuels bâteaux de passage.
Je blêmis d’un coup, me rappelant notre virée nocturne pour aller relever le filet la veille. Nous avions une petite lumière pour nous aider à suivre le filet, et ne voyant pas la bouée au bout, j’en avais sagement conclu que je ne maîtrisais toujours pas les nœuds marins et que le bouée s’était détâchée.
En fait, le filet avait déjà été coupé par un …non, c’est pas possible, c’est forcément un bâteau qui est passé par là, même si aucun bâteau n’est venu cette nuit,… et si ça se trouve, quand on enlevait les poissons du filet, il(s) nous tournai(en)t peut-être autour…, et quand la lampe de Manu s’est éteinte alors que je me battais depuis 5 minutes pour tenter de dégager un mulet ( bon, en vrai, LE mulet ) coincé dans le filet…, et que j’ai crié : MANU, LA LUMIERE, VIIITTE ! ! ! Mon sang ne fait qu’un tour.
Je scrupte les alentours, c’est alors que le macho Argentin ( mon cher et pas tendre Carlos à ce moment là), se manifeste, pestant après le bout du filet coincé dans les coraux et me collant ses palmes dans les mains en me lâchant: « Tiens- moi ça ! ».
Alors là, c’en est trop. Se retrouver Porte Palmes au milieu d’une telle aventure, NIET !, je change le scénario prévu par Carlos, qui n’ose exposer sa moitié au danger mais oublie qu’il nage comme un fer à repasser.
Je retourne ronchonnante au bord déposer ses palmes et vient en aide au pauvre Manu qui a eu le temps de tirer sur le squale, le transpercer et coincer sa flêche dans le filet. Fusil HS !
Le voilà surveillant l’étrange chorégraphie agonisante, et Carlos nous ayant rejoint, on tire le filet.
Courageuse, (mais pas téméraire), je passe devant, comme ça, je serai plus vite sortie si les copains Marteau viennent participer à la fête.
Je commence à tirer le filet vers la plage. Carlos en fait autant avec l’autre extrémité. Au milieu, Manu reste à proximité de la bête, tenant un fusil rendu inoffensif à présent, mais ça, le requin ne le sait pas.
Plus on tire, et plus on accélère, et j’entends bien Manu qui me crie : »Arrête, je suis coincé dans le filet », mais si j’arrête, avec l’inertie, le requin va avancer et croquer mes palmes qui le touchent presque quand je nage. Donc, le continue, jusqu’à ce qu’il hurle STOOOP. Je réalise alors qu’il est coincé à côté du requin, et stoppe net, non sans plier les pieds et surveiller mon ennemi.
Enfin, on peut repartir et c’est pas peu fiers qu’on touche enfin la terre ferme, tous entiers !
Il n’y a plus qu’à apprendre à réparer les filets avant la prochaine expédition. Qui vient avec nous ?
Contribution Photographique: N. Talleux, C. Bevon, M. Jauregui.